Dominique Massaut

Bartelt, Les bottes rouges (4)

Comme les bistrots sont en voie de disparition, y compris le café du commerce, et qu’on n’a donc plus que rarement l’occasion de déverser, dans un orgasme très mâle, le plaisir de ses lectures autour de boissons alcoolisées et de compagnons indulgents, indifférents ou interdits, j’ai décidé de déposer sur ce site quelques courts extraits de livres que j’ai aimés. L’avantage, pour le coup, c’est que, si vous vous en faites le réceptacle (ou l’écho distrait), ce sera cette fois le résultat d’une démarche volontaire.
Le commencement avec Franz Bartelt, dont je me suis mis dans la tête, en boulimique total que je suis, de dévorer l’ensemble de l’œuvre.

Franz Bartelt, Les Bottes rouges (Gallimard, p. 72) :

J’ai toujours pensé que le talent est secondaire, qu’il peut même compromettre l’équilibre d’un homme, en l’entraînant sur les pentes périlleuses de la gloire et de la fortune. Le tout, c’est de se croire formidablement doué et de s’estimer trop en avance pour que notre temps sache en profiter. Le mythe de l’artiste maudit contribue énormément au bonheur de créateurs de trente-sixième rang. Il les soutient dans l’épreuve, renouvelle chaque jour leurs espérances et finit par les convaincre qu’ils œuvrent pour la postérité. Donc, qu’ils ont de l’avenir. Et beaucoup plus que si leur célébrité s’usait contre le présent, ce temps vulgaire, instable, qui coule comme du salpêtre sur un mur, alors que le véritable artiste aspire au temps érigé, au temple, au monumental. Les artistes maudits attendent la mort avec confiance, sûrs qu’elle ne pourra être que le commencement de ce qu’ils laissent derrière eux.
Jean Quartonnier allait plus loin encore. Il vivait comme s’il était mort depuis longtemps déjà et que le monde des amateurs d’art se fût prosterné à ses pieds. Il prenait un acompte sur ce qui se passerait immanquablement plus tard, quand il aurait disparu. Il posait sur les petits enfants un regard affectueux, conscient qu’il travaillait pour ce public qui croissait et multipliait et dont les parents étaient si bêtes. Jamais il ne voyait un bébé sans songer que ce petit bout d’innocence avait de la chance d’être né à l’aube d’une ère qui serait celle de Jean Quartonnier, grand peintre. Les femmes enceintes l’émouvaient particulièrement, car elles contenaient tous ses espoirs d’artiste provisoirement maudit. Il les conduisait devant ses tableaux, leur demandaient de s’en nourrir, de s’en repaître. Ainsi pensait-il influer le cours des ventes futures. Et, devant les ventres arrondis, il soupirait, non sans ivresse.


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