Dominique Massaut

Où il est question d’écriture, de poésie, de gestation, d’accès à l’édition, d’animalité, de brin de folie, de liberté...

QUESTIONS : S. GODEFROID. REPONSES : DOMINIQUE MASSAUT.

Si vous deviez vous présenter par le jeu d’un portrait chinois, comment le feriez-vous ?

Si j’étais un animal, je serais un escargot. Ou un aï.
Commentaires : « Tout ce qui va vite me dépasse »
Commentaire 2 : « En tout état de cause, il est si lent, l’aï, si infime est la partie détectable de sa progression, que personne, jamais, ne s’aperçut qu’il était en incessante voie d’évasion… » (Extrait de Evasions d’un aï, livre-disque, Ed. L’arbre à paroles, Amay (Be), 2008)
Comment taire ? (3) : « Si j’étais un animal, je serais un guépard ». Pour sa vivacité, après une longue sieste.

Si j’étais un animal, je serais un bonobo. Sans commentaire.

Si j’étais un animal, je serais un Homo (sapiens ?)

Si j’étais un animal, je serais Jacques Dufilho. Parce qu’il proposait aux journalistes de goûter la terre de ses roseraies. Et non pour ses opinions politiques.

Si j’étais un animal : Mais… je suis un animal, et je m’appelle Dominique Massaut !
Commentaire :
« Les êtres humains ont des caractéristiques ;
des caractéristiques d’être humain.
Ce sont ses caractéristiques d’animal
parmi
les autres animaux. »
(Extrait de « Je suis bête », Ed. boumboumtralala, Liège (Be), 2010.)

Si j’étais une femme, je serais aussi féministe que je ne le suis en tant qu’homme. Et je m’appellerais toujours Dominique.

Si j’étais une fleur, je serais des fleurs. Si j’étais des fleurs, je serais des pissenlits, dans un lit d’herbe grasse. Et j’accueillerais les culs heureux d’un pique-nique. Ou ceux des amoureux tout de peau vêtus.

Si j’étais un paysage :
La brousse des pelouses. Pour agrémenter la vie de l’escargot précité.

Si j’étais à boire, je m’appellerais Collioure.

Si j’étais une longue phrase urbaine, mes virgules seraient des jardins.

Si j’étais un producteur d’acide sulfurique, je m’attacherais d’abord à y dissoudre toutes les chemises brunes (et apparentées) du monde entier.

Si j’étais un métier, je serais :
un bourreau de lignes droites, un créateur de zigzags et de vrilles, un détricoteur d’uniformes, un dynamiteur d’uniformités, un catalyseur d’humbles extravagances…

Si j’étais un autre paysage, je serais, à travers la canopée, un ciel bleu qui frissonne entre les feuilles. Ou l’océan, et les côtes de Crozon. Pour la paix des méninges. Ou des rires et murmures de gens dans des bars à jazz, ou ceux des places et des rues de villes bouillonnantes. Pour l’éveil des méninges.

Si j’étais une phrase historique : « Ce n’est pas parce que j’aime quelque chose que je déteste son contraire ».

Quel est votre parcours ? Qui êtes-vous derrière la plume ? Avez-vous d’autres cordes artistiques à votre arc ?



Quelques bribes chronologiques.

Une enfance entre ville (Liège) et cambrousse (Ardenne). Vacances scolaires et week-ends à Lierneux, un village où la moitié de la population est zinzin, des fous qui m’ont réconcilié avec le monde des adultes.

Des bouts d’études, plutôt scientifiques, par exemple à la Facultés des Sciences agronomiques de Gembloux. J’y étais un insurgé. Je menais des grèves. Je me battais contre le racisme. Je rencontrais des gens venus de partout : du Maghreb, du Liban, du Sénégal… Et j’aimais la zoologie, la botanique (dessiner des coupes transversales dans des tissus tubéreux, subéreux…), l’entomologie.

Du théâtre-action. Un travail d’écriture basé sur l’écoute des gens qu’on n’écoute jamais. Il s’agissait de rendre compte de leurs propres langages et des regards, des pensées qu’ils sous-tendent. C’était en région liégeoise, au Petit Théâtre Rouge, à l’Underground Théâtre…

Des actions de « cabarets commandos ». A l’occasion d’un événement (un projet de loi désobligeant pour les gens, la visite du pape, une fête de quartier marchandisée…), proposition était faite dans un réseau associatif de s’exprimer librement sur le sujet. Il n’y avait qu’une seule répétition, et une seule représentation. On n’était pas loin du slam…

En 1994, je reçois le Prix « Un auteur, une voix » pour mon texte Lî long del Moûse (RTBF Mons). L’interprète du poème reçoit, elle, le deuxième prix d’interprétation.

Des spectacles de théatre-poème. Des revues de poésie. La revue Ces-Gens-là, où je co-anime, notamment, une chronique « Poésie sans papier », que je vais peut-être reprendre bientôt dans la revue armoricaine Sémaphore. La Bretagne, le Finistère. Les presqu’îles de Logonna, Plougastel-Daoulas, Crozon. La Pointe du Penhir, le Cap de la Chèvre, Trez Bellec, le port de Camaret…
Et le Big Band de littératures féroces, qui fait un tabac dans des lieux incongrus pendant deux ans. Avec, principalement, Laurence Vielle, Vincent Tholomé, Frédéric Saenen, Christian Duray, Daniel Hélin et Mathieu Ha. Des invités, occasionnel, dont Claude Semal.

Des publications (voir annexe). Et la rencontre avec Jacques Izoard, et sa fabuleuse écriture « onirique » autour « des petits objets à portée de main et de langue ». Et l’ami Vital Lahay, le meilleur lecteur que j’aie jamais rencontré, et son regard de loup, le seul regard noir au monde qui puisse déborder de lumière.

Co-fondateur de l’association La Griffe (c’est moi qui lui donne son nom), où je rencontrerai une foule de poète : Marcel Moreau, Eugène Savitzkaya, André Schmitz, André Romus, Karel Logist, Serge Delaive, Gaston Compère, Vera Feyder, Guy Goffette, William Cliff, Sylvie Nève, Christian Hubin, Jean-Pierre Verheggen, et tant d’autres.

Un mot barbare que je découvre sur Internet. « Slam ! » Quelque chose qui réunit l’oralité et la scène ouverte à la parole de tous ; c’était incontournable, comme une fatalité ! Tsunami MC, qui m’invite à découvrir la Slam Poetry à Paris, Rencontres : Shakyamuni, Grand Corps Malade, Niko K., Alice Ligier. Puis U-Bic, l’importante discrète, et tant d’autres.
C’est en mai 2005 que je lance le slam en Belgique francophone. Il existait bien des plateaux de slameurs à Bruxelles avec Lézarts urbains, mais ce n’était pas du slam à proprement parler, parce que ça ne se dérouleit pas en scènes ouvertes (et « pas de slam sans scène ouverte » !!!) mais en plateaux d’artiste de spoken word. Je crée une scène slam à Liège, à l’Aquilone. Puis Slam Zone, à La Zone, avec sa scène mensuelle. Enfin ce « bébé », dont je suis extrêmement fier : les fameuses « 24h slam de Liège », qui réunit tous les deux ans un public nombreux dont des dizaines de slameuses et slameurs issus de nombreuses régions de France, de Suisse, du Québec et de Belgique (y compris flamandes).

En 2007, à Bruxelles, le jury m’attribue la deuxième place au premier Championnat belge (bilingue !) de slam. A un chouïa de la première place (on m’appelle parfois « le poupou des prix littéraires »).

J’anime des ateliers autour du slam, de l’écriture, de l’oralité.

J’ouvre mes horizons. Depuis la Belgique, la Bretagne. Normandie, Paris, Bordeaux, Lyon, Avignon, Strasbourg, Lausanne, Lille, Oloron-Sainte-Marie, Toulouse, Nantes… Et le festival des arts de Fquih Ben Salah, où je rencontre des comédiens (Fatima Aglaz, Abdellatif Najib…) et le maître du oud (luth arabe) Abdelhak Tikerouine. Tout ça grâce au photographe liégeois Francis Cornerotte et l’association Priorité à l’ouverture.

D’autres amis photographes : Max Carnevale et Nanou Dekoker.

Rencontre avec David Giannoni, un frère en poésie. Et je rejoins l’aventure Maelström, et ses fiEstivals, et ses booklegs. Avec des gens de toute part. Des poètes, des musiciens, des performeurs. Je ne quitterai plus cette galaxie.

Rencontre avec Dick Annegarn, qui m’invite à son festival de Saint-Martory.

Je participe, de plus en plus souvent, à des soirées de lecture, de performance. Et je propose au public des spectacles de spoken word, dans le cadre de festivals de poésie ou de slam : Strasbourg Méditerranée, Festival du dire à Cléder, Festival de la parole poétique au Pays de Quimperlé (Bretagne), Festival Expoésie à Périgueux, Festival de poésie actuelle à Cordes-sur-Ciel (Tarn), Festival Voix vives (Sète), Festival de slam à Lausanne, Les Parlantes etc. Etc.

D’autres rencontres marquantes : Frédérique Soumagne, Thomas Déjeammes, Charles Pennequin, Jean-Paul Kermarrec, Bruno Geneste, Paul Sanda… Et Luc Baba, avec qui nous formons un duo (avec invités occasionnels) : Les Pinces de Mélanie.

Récemment, avec Bruno Geneste et Paul Sanda (poète et éditeur – Ed. Rafael de Surtis), nous créons le groupe « Les anges du bizarre (arvento) ». Très vite, le musicien Gurvan Loudoux nous rejoint. Puis Lembe Lokk (comédienne, chanteuse, poétesse estonienne). Et, bientôt, le barde breton, ancien ami de Léo Ferré, Manu Lann Huel.

En mars dernier, je reçois le Prix Giorgos Sarantaris pour mon livre « Je m’en irai bientôt », lors du Festival de la Parole poétique au Pays de Quimperlé. Quelque jours plus tard, mon CD « Monosyllabines » sort de presse (Textes et voix de Dominique Massaut, Musique : Line Adam, Oud : Abdelhak Tikerouine, Violoncelle : Kathy Adam. Avec la voix de Jean-Luc De Meyer, la voix de Front 242)…

Qui êtes-vous derrière la plume ?

Ce n’est pas à moi de le dire. Bien que, avec les indications ci-dessus et ci-dessous, il y ait déjà moyen de se faire une idée…
Une chose qui n’a pas été dite, et que je juge importante. En plus des dangers de l’uniformisation, de l’appauvrissement de la diversité, du « tout, tout de suite, et gratuitement », je déteste par-dessus tout les visions du monde pyramidales, et cet esprit de compétition qu’on nous impose de plus en plus dans tous les domaines. Je suis d’un petit village d’irréductibles, et il faut que nous regagnions du terrain ! J’abhorre le jeu des coudes, parce que ça fait mal. Parfois ça tue. Toujours ça épuise. Il faut créer des espaces où l’important n’est pas d’écraser le comparse, de le battre, d’arriver (où ?) avant lui, mais simplement de prendre plaisir à le rencontrer. C’est pour cette raison, entre autres, que le slam a tant de succès, tant d’adeptes.
Bien sûr j’aime me mesurer de temps en temps aux autres, dans une partie de foot, de basket, de tennis ou d’échecs. Mais cela doit rester confiné dans l’espace délimité du jeu !

Enfin, c’est clair pour tout le monde, je suis un indécrottable passionné d’oralité. Mais j’apprécie aussi l’acte silencieux et la relation silencieuse à l’œuvre (ci-comprise l’œuvre brute de la nature). J’aime aussi la continuité. Entre deux points, il y a toujours un autre point. Entre un gris clair et un gris plus foncé, il y a toujours un autre gris… Et puis ce plaisir jouissif et incontournable de faire des « crolles », de tordre toutes les lignes droites que je croise.

Je dois toutefois me gendarmer, me forcer à sortir ci et là de cette continuité familière. Lorsqu’on crée il faut pouvoir laisser la place aux bonds de puce. Pour créer de l’inattendu, de l’étrange, et de l’humour.

D’autres cordes à l’arc... ?

Toutes les formes d’écriture poétique et toutes les formes de mises en voix me fascinent. J’écoute, j’explore, je lis, et ça me nourrit. Je lis peu de roman, ça m’intéresse peu.
Je travaille beaucoup l’écriture « pour le livre » ; l’éclaircissement de ma pensée, la précision du vocabulaire, l’art de brouiller les pistes, de créer de l’ambiguïté, de l’étrange, de l’interrogation.
Dans mon travail de poésie « pour l’oralité », je m’échine en outre à créer une relation plus corporelle au texte, dans l’interprétation bien sûr, mais dans l’écriture elle-même. Il faut que la cérébralité ne soit plus l’outil premier dans la « captation » (la compréhension) du texte !

Un autre aspect de mon travail : l’animation de scènes ouvertes (scène slam, slam jam, etc. ) C’est à la fois un travail de chef d’orchestre, et un travail sur le slam spirit, un engagement pour une éthique d’ouverture, « d’égalité des chances », de défense de la diversité, d’esprit de rencontre et de fête (active).

Enfin je suis un passionné de « l’art des transmissions orales ». J’anime avec immense plaisir des ateliers d’écriture sonore, d’initiation au slam. En milieu scolaire, en bibliothèque, en associations culturelles… Je crée des spectacles de spoken word avec des enfants, des ados, des adultes, des retraités.

Et puis… j’aime nourrir les gens ! Nourrir, fait partie intégrante de la culture. La culture, c’est, à partir de ce qu’on a cueilli, trié, détaillé, mêlé (agencé), cuit, frit, mitonné, ce qu’on propose au « nourrissement ». J’aime que les convives aient les joues roses en partant.

Je suis aussi un artiste de l’accueil. L’art de l’écoute. L’art de dresser une table, de présenter des plats. Créer un jardin, toujours dans le but de procurer du plaisir aux gens de passage.

Je m’en irai bientôt ? Un livre particulier, présenté comme un recueil. Comment l’appréhender ? Le définir ?

Je m’en irai bientôt, c’est à la fois un récit et un recueil de textes relativement courts (ils dépassent rarement une page). On pourrait dire que « Je m’en irai bientôt » raconte la préparation d’un voyage qui ne se fera pas. Mais ce n’est pas tout à fait ça. On pourrait dire que c’est un recueil anaphorique de poèmes en proses. Mais ce n’est pas tout à fait ça. C’est pourtant un peu les deux à la fois. Chaque texte se suffit à lui-même. Mais l’ensemble raconte une histoire. « Je m’en irai bientôt », c’est un texte intime et un peu fou. Le titre évoque à la fois le voyage géographique, la perspective de la mort, et l’exil dans une certaine folie. Ça raconte un voyage intérieur. Ça oscille entre le regard du poète observateur et la poésie de celui qui, ensuite, déraille, et s’évade. On croise des paysages, des odeurs, des humeurs, des personnages. On s’interroge. On se donne le droit de rire, ou de surfer dans des jeux de sons, dans les néologismes. Le texte est fait pour embarquer le lecteur dans un voyage intérieur, ludique et interrogateur, et souvent un peu braque.
(Enfin, ce livre appartient à cet aspect moins connu de mon travail : celui qui s’éloigne de l’oralité, qui cherche davantage la relation intime, silencieuse, avec le lecteur.)

Pouvez-vous nous en dire plus sur le sujet ? Quelles sont les anecdotes de la naissance d’un livre ?

Ce n’est pas facile de parler de la genèse d’un livre. C’est un peu comme les sources d’un fleuve – la Meuse, par exemple – il y a de petits rus un peu partout, on ne sait pas lequel est le plus important. Les sources sont nombreuses, parfois cachées, contribuent toute à la genèse. Je sais que, ici, je souhaitais un livre qui installerait une relation intime avec le lecteur, dans une lecture silencieuse. Je souhaitais aussi que ceux de mes amis qui ne lisent jamais de poésie ne se trouve pas hébétés en le lisant, que la lecture soient aisée, fluide, malgré les étrangetés poétiques, les bousculades. Je voulais aussi aller au plus profond de l’impact (en mon dedans) des choses que je croise, au quotidien…

Par ailleurs, la naissance d’un livre est à chaque fois différente. J’ai actuellement une centaine d’inédits. Régulièrement, je les relis, les trie, dégage des thèmes, tente d’assembler, retouche en fonction des nouveaux assemblages. J’obtiens des ébauches de livres. Je leur donne des titres, écris de nouveaux textes en suivant le fil des lignes de force dégagées. Quelques mois après (ou quelques textes plus tard), tout s’effondre d’un coup, et me voilà reparti pour d’autre tris, d’autres regroupements. Il y a beaucoup de déchets. Il faut beaucoup d’usines à composter les idées avortées.

Une anecdote…

Je ne voulais pas lâcher le morceau. Je voulais aboutir sans interrompre. Au finish... J’avais une quinzaine de textes qui semblaient se plaire ensemble. Je voulais coûte que coûte que l’ensemble évolue, se nourrisse, s’amplifie, s’arrondisse et s’épanouisse dans « un livre » bien balancé. J’ai commencé par « résumer » les poèmes en quelques mots chacun. A partir de ces « résumés », j’ai écrit des duos de poèmes en prose, l’un en « il », l’autre en « tu ». Puis j’ai travaillé sur le nombre 11. Un chapitre de onze poèmes, dont le onzième en hendécasyllabes (l’hendécasyllabe étant choisi comme alexandrin « boîteux »…) Un autre chapitre en 22 textes. Etc. Puis j’ai travaillé sur la boucle et sur une écriture évolutive. Je voulais que le livre rende compte de la gestation même du livre… Une fois ces élucubrations terminées, j’ai cherché un retour à l’intuition, en furetant dans des paquets d’inédits, en enfantant d’autres poèmes. Tout ce chantier n’était possible que dans une immersion totale. Elle dura, si ma mémoire est bonne, trois ou quatre semaines environ, où je ne quittais ni la maison ni la pièce, même pour dormir ne fût-ce que quelques heures. Il faisait chaud et lourd. Au bout de quinze jours toutes les heures, je couchais sur le dos un quart d’heure, jambes en l’air, les pieds posés sur le mur. Parce que mes pieds enflés avaient triplé de volume ! Un truc de fou. Mais j’avais mon manuscrit (je n’avais plus qu’à peaufiner ; dans un travail plus… léger) ! C’est devenu « Nourrir le rond », publié à L’arbre à paroles en 2003.

Quel regard portez-vous sur le métier d’auteur ? Est-ce un parcours du combattant pour être édité ?

Le métier d’écrivain est très dur. Dans mon cas en particulier.
J’ai pourtant eu la chance de bénéficier d’un régime social d’indemnités à vie pour survivre (celui-ci, seul survivant d’Europe, étant aujourd’hui en sursis).
Mes ventes de livres, CD, de spectacles, mes animations de scène, mes droits d’auteur… ne rapportent pas grand-chose. Pour les ateliers, c’est un peu moins pire, mais ça ne suffit pas. J’ai par contre joué de malchance dans mon inadaptation au système scolaire. Je n’ai pas de diplôme universitaire, je suis un pur autodidacte et, dans le monde littéraire, ça ferme les portes, c’est très mal vu. Malgré le soin que je porte à mon écriture (celle pour le livre, celle pour l’oralité), l’exigence extrême que je m’impose, le volume de travail consacré à chaque projet, c’est comme si, au regard de ceux qui « reconnaissent », il était impossible que je pusse écrire sérieusement sans un statut d’universitaire.
Le fait que j’aie travaillé en milieu populaire, au travers de mes engagements dans le théâtre action ou dans le mouvement du slam, ne m’a pas aidé non plus. Ce n’est pas bienvenu. Il est pour ces gens entendu que, en milieu populaire, on ne peut faire preuve de grande œuvre. Les parterres socio-culturels, les précarrés, restent bien gardés !

Pour ma part, j’ai commencé à publier (rendre public) sur scène. Parce que l’oralité me convenait. Et que diffuser du texte sur scène, ce n’était pas cher ! Le cd à cette époque, c’était inabordable. Et Internet n’existait pas encore. Quant à l’accès à l’édition, il s’apparentait à un parcours du combattant, et je suis mauvais guerrier ! Pour être reçu, il fallait être soutenu, protégé, par un auteur (re)connu, ou attester d’un prix, ou s’abonner à des mondanités, ou encore convaincre dans le harcèlement, mais sans agacer…
Cela dit, une trentaine d’années après mon premier recueil manuscrit et quinze ans après ma première publication à compte d’éditeur, j’ai aujourd’hui de nombreux soutiens, dans des réseaux non académiques surtout, et, à la longue, malgré une oralité handicapante, a tout de même acquis un certain label*.

(*J’ai d’ailleurs reçu le Label Spered Gouez en Bretagne l’an dernier, pour mon spectacle de spoken word « DomM » ! Et le prix Giorgos Sarantaris 2014 pour « Je m’en irai bientôt ».)

Enfin, il est clair que, à l’heure actuelle où il n’y en a plus que pour la pécune et le profit, où les actionnaires dirigent le monde (et dirigent donc aussi bien les dirigeants d’entreprise que les représentants politiques), la culture est à nouveau le parent pauvre des activités humaines. Pour pouvoir en vivre, dans peu de temps, il faudra pondre exclusivement des œuvres susceptibles de rapporter beaucoup d’argent, ou alors accéder à la Cour du Roi…

Comment voyez-vous votre parcours d’écrivain pour les mois et les années à venir ?

Du travail avant tout. Du travail d’écoute, d’observation, de contemplation, par tous les pores de la vue, de l’entendement, de la peau… Du travail de digestion, de rumination, de méditation. Du travail de création. Du travail d’écriture. Du travail de mise en voie.
J’ai de nombreux projets en chantier. Un projet de livre-disque, ressemblant à « Evasions d’un aï » (Ed. L’arbre à paroles, 2008), à partir de textes « pour la scène ». Un projet intitulé « Lieux, liens, langues », d’où seraient extraits quelques « textes ardennais » et quelques « textes bretons », que je retisserais en cyber-poème. Je me dois aussi de proposer un manuscrit à la Maison de la poésie au Pays de Quimperlé, dans le cadre de ma résidence 2014 et du Prix Giorgos Sarantaris. Celui-ci traitera d’un de mes chevaux de bataille : le choc entre tradition et modernité. J’y évoquerai aussi « le débordement », dont celui, l’hiver dernier, de la Laïta, la rivière de Quimperlé.

La scène sera très présente. J’ai la chance, actuellement, de me voir inviter volontiers aux festivals de poésie. Les prochains : Septembre 2014 : Arts et Métaux, au Château de Jehay. Octobre 2014, Poésie en ville, à Genève. Novembre : DomM à Liège, dans le cadre d’un tournoi interscolaire (Euregio Slam), et Festival de slam à Lausanne. Mars 2015, Festival de la parole poétique à Quimperlé + Printemps poétique en Gironde (France). Etc.

Enfin, si je récupère l’énorme somme dépensée pour la réalisation de mille exemplaires de mon CD tout neuf « Monosyllabines », je travaillerai alors sur un nouveau CD, inscrit dans la colère, ou le constat désabusé… Mais cela se présente comme une véritable galère. Vendre quelques centaines d’exemplaires d’un CD de poésie, même avec le superbe travail de la compositrice Line Adam et du joueur de oud (luth arabe) Abdelhak Tikerouine tient de la gageure !

Par ailleurs, je continuerai bien sûr à animer des ateliers et des scènes ouvertes de poésie ; à soutenir celles et ceux qui oeuvrent avec le slam spirit et à considérer la poésie comme une arme pour vivre debout, éveillé, « avec », et dans la diversité.

Et puis quelques essais sans doute, sous forme d’article ou de livre. Dont un « Zone Slam Volume 2 », à l’Arbre à Paroles, consacré sans doute aux ateliers.

Comment naît un thème en vous ? Comment devient un projet d’écriture ? Vous lancerez vous dans la fiction ? Le roman ?

Pour moi, c’est « poésie avant tout ». « Je m’en irai bientôt », c’est certes un récit. Celui d’un voyageur qui prépare un voyage qu’il ne fera pas. Son voyage il l’aura fait en lui, en équilibre entre une évasion braque dans un travail spirituel, ou d’artiste, et le rapport aux autres et au « paysage ». C’est bel et bien un récit. Mais cela reste, avant tout, et fondamentalement, un travail de poète. Il y a une toile de fond qui veut s’interroger sur le monde, et puis un travail sur le langage lui-même pour déstabiliser le lecteur (ou l’auditeur ou le spectateur) dans ses habitudes de langage, et donc de regard ou de pensée. Le roman est incapable de concrétiser cette intention. Pour bousculer la pensée unique, il faut immanquablement passer par une démarche poétique, quitte à le faire au travers d’un récit.
Quitte aussi à séduire moins de lecteurs que si l’on choisissait de considérer la poésie seulement comme une écriture de jeunesse, une étape vers l’accomplissement dans le roman !
Sur ce sujet, un petit livre éclairant : « A quoi bon encore des poètes ? » de Christian Prigent.
En voici un extrait :

« Qu’est-ce qui pousse à écrire (à écrire, entre autres, de la poésie) ?

Premièrement l’expérience que la vie non écrite (non symbolisée personnellement), la vie soumise au parler faux, est une vie misérable et qu’il faut bien répondre, par un certain geste sur la langue, à la honte d’être sans parole et assujetti.

Deuxièmement le constat que la langue de tous n’est celle de personne et qu’il y a donc, comme je le disais, à se « trouver une langue » pour verbaliser l’expérience que nous faisons intimement du monde.

Troisièmement ce paradoxe : la langue, qui nous fait hommes, nous délivre du monde au moment même où elle prétend nous le livrer ; il y a donc d’un côté à pousser à bout ce geste d’arrachement au naturel (c’est ce qu’accomplit la Dichtung : la condensation rhétorique et son vœu d’hermétisme), de l’autre à assumer le désir d’une alliance nouvelle avec le monde (par l’échange des métaphores, « correspondances », écholalies harmoniques) ; la poésie (pour cela inéluctable) est le lieu névralgique d’exposition et de traitement de cette contradiction qui structure le parlant.

Quatrièmement la sensation que ni le bloc atone de prose (le continuum de pensée ou de récit) ni le métronome mélodique moulé (la « prosodie ») ne rendent raison de la sensation que nous avons du discontinu des choses et de l’in-signifiance du présent ; qu’il faut donc trouver une forme (un schème rythmique sans règle a priori, une occurrence artificiellement découpée du « sens ») pour que le sismogramme de cette sensation fasse effet de vérité.

  Tant qu’il y aura ça, au moins ça (c’est-à-dire tant qu’il y aura du parlant, de l’humain, de l’humain inquiet), il y aura une exigence de « poésie ». »

Et votre relation à la SABAM ?

Je suis fils d’une mère syndicaliste. J’estime donc qu’un artiste a le droit de percevoir un salaire pour son travail, autant que tout autre travailleur. La SABAM défend ce droit. Comme le bureau d’artiste SMart, par exemple. Respect donc pour ce travail de la SABAM ! Il y a en effet peu d’organismes qui soutiennent ce principe. Par ailleurs, j’aimerais qu’on insuffle un peu plus de souplesse dans les pratiques autour du droit d’auteur. A la fois auprès des auteurs qu’auprès des organismes qui utilisent les œuvres. J’estime en effet que les auteurs devraient pouvoir décider d’exceptions, pouvoir décider, par exemple, que, pour telle œuvre écrite dans un objectif caritatif (ou « militant »), les organismes auquel l’auteur destine cette œuvre, puissent être exemptés du paiement des droits. Je défends également une sorte « d’impôt progressif » en fonction de l’objet ou de la taille des organismes. Une importante entreprise privée, dont l’objectif est de dégager un maximum de profit, devrait contribuer davantage (en fonction du chiffre d’affaire par exemple) au salaire des artistes, qu’une association sans but lucratif locale travaillant au « vivre ensemble », à l’intégration des cultures multiples.

Une question à vous poser ?

« Que détestez-vous le plus au monde ? »

Réponse : La liberté… La soi-disant « liberté individuelle », l’un des plus grands mensonges inventés par Homo (si peu) sapiens. Une véritable injure à l’esprit humain, une ignominie.

Moi, je ne me sens pas « libre », je me sens « relié ». Parce que je suis « relié », comme tout le monde. Et être « relié », c’est beau !

Une question à ne jamais vous poser ?

« Etes-vous heureux de vivre en pays de liberté ? »

Réponse : La liberté… La soi-disant « liberté individuelle », l’un des plus grands mensonges inventés par Homo (si peu) sapiens. Une véritable injure à l’esprit humain, une ignominie.

Moi, je ne me sens pas « libre », je me sens « relié ». Parce que je suis « relié », comme tout le monde. Et être « relié », c’est beau !


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