Dominique Massaut

LECTURE PERFORMANCE : petit questionnaire pour lancer quelques balises

Questions : Vincent Tholomé. Réponses : Dominique Massaut

• Lire, dire, performer ses propres textes en public : Qu’est-ce que ça ajoute au texte ? Qu’est-ce que ça apporte à l’auteur, au « lecteur/spectateur » ? Qu’est-ce que ça perd aussi ?

La performance poétique, qu’elle soit lecture, performance sonore, spoken word ou slam, c’est de la poésie en spectacle vivant et spectacle vivant, c’est une expression très… parlante ! Lors d’une performance publique, le poème circule dans un rapport vivant entre un corps vivant et présent qui dit le poème et des corps vivants et présents qui l’écoutent. La perf de poésie, c’est du corps à corps dans l’immédiateté. On y sue, on y sent, on y mate, on y avale, on y déguste, on s’y frotte, on s’y irrite, on y tremble, on s’y emporte… Il y a une sensation palpable de complétude. J’aime la diffusion de la poésie dans l’oralité, dans un rapport direct et physique avec le public, parce que ce rapport me rapproche des sources de la poésie, de la transmission orale d’avant l’écriture, me rapproche de l’invention de la poétique, en ce qu’elle compile des moyens mnémotechniques pour facilité cette transmission. La poésie est née des sept nuits d’amour entre Zeus et Mnémosyne, la déesse de la mémoire…

Le rapport au poème présente alors un aspect plus humain en ce sens que l’auteur incorpore au texte des éléments de son animalité (l’animal Homme) dont, parfois, l’Art tente (vainement ?) de le couper.
Performer des textes, aujourd’hui, c’’est un acte qui s’est éloigné de la pure transmission des savoirs, de la culture. Performer, c’est créer, recréer, à la fois du texte et du son. La voix (donc le corps) n’est plus seulement un véhicule, c’est aussi matériau pour la fabrication du poème.

Le texte sur papier semblerait à priori porter davantage de cérébralité dans le rapport installé entre le poète et le lecteur. Cependant, ce rapport étant plus intime, le lecteur peut indéfiniment revenir au texte, le lire, le relire, se le faire sien. Il se fait ainsi plus actif que face à une performance. Il peut réécrire le texte autant que bon lui semble, et se le réincarner à loisir…

Dans le cadre d’une diffusion verbale, l’auditeur va davantage subir le poème que le recréer.
Par contre, sur scène, c’est l’auteur-performeur qui bénéficiera de ce loisir de moduler, de réinventer son poème à l’infini, à chaque nouvelle verbalisation.

De plus, il arrive que le poème du performeur n’ait jamais vu, de sa vie, le support du papier. Parfois, il est même créé sur scène, au moment de sa diffusion (voir Jacques Demierre dans Zone slam Vol. 1)

Finalement la performance poétique peut-elle s’identifier à la poésie elle-même ? Ou est-ce un art à part entière ?
A ce propos, Marc Kelly Smith (l’inventeur du slam à Chicago en 1984) serine : « Le slam n’est pas poésie. Le slam, c’est la poésie + le corps ! » Mais la poésie avant Gutenberg n’était elle pas déjà cela, avant tout : le poème + le corps ?

• Lire, dire, performer ses propres textes en public : Pourquoi et comment en est-on, historiquement, arrivé là ? Quelles seraient, selon toi, les deux ou trois grandes lignes de force de cette histoire ?

Notes en bric à brac…

Tradition orale… Ex. : Il y a des milliers d’années, les joutes poétiques pré-islamiques, les Mou’Allaqât.

La construction du poème par la voie écrite, et non plus dans et par le chant, fut une révolution. Avec l’imprimerie, on installe pour longtemps, comme rapport dominant, la relation solitaire et silencieuse au poème.

Nos époques contemporaines restaurent l’oralité, par l’invention de techniques comme la radio, le disque, la télévision, les divers supports numériques… (et la démocratisation de ces outils)

Le cas particulier du slam…
Outre la multiplication des supports audio ou multimédia, il y a, selon moi une autre cause essentielle dans l’explication du succès que connaît le slam. Nous vivons actuellement dans des sociétés très « fermées ». L’accès à un auditorat est miné de castings, qui jugent (souvent selon des critères étriqués), éliminent, normalisent ou affadissent. La scène slam est un des rares lieux d’expression libre, de démocratie directe. C’est, je pense, une des grandes raisons de son succès.
En effet, le slam se pratique obligatoirement sur scène ouverte à tous et à toutes, et dans une totale liberté de contenu, de forme, de ton. L’éthique du slam est là, dans un esprit tout autant de rencontre et de découverte de l’autre que d’expression ; on y est spectacteur. L’âme du slam est là. La question de la qualité, du jugement, y est accessoire. "Bon ou pas bon ?" ce n’est pas la question. rappelle U-Bic, slameuse de Strasbourg. La scène slam est donc un magnifique lieu d’expérimentation du poème (au sens le plus large) ; on sait qu’on peut se permettre de tout tester ! On y trouve donc tout et son contraire, à boire et à manger. Puisqu’on y accueille tout le monde, tout qui le souhaite.
Cependant, une des dérives du slam, c’est sa professionnalisation, notamment dans les tournois (dans lesquels on peut gagner soit une somme rondelette, soit une notoriété ou une audience auprès des médias) Dans ce cas, le slam perd son âme… et la diversité ! Car la tendance est alors d’imiter Trucmuche ou Bidule qui ont gagné le dernier tournoi branché !

• Lire, dire, performer tes propres textes en public : D’un point de vue personnel, par quels aléas, événements, aventures, doutes, exaltations, etc., es-tu passé pour y arriver ? Y a-t-il eu une rencontre marquante qui t’a incité à prendre ce chemin ?

Toujours aimé le texte « dans la voix ». La poésie – ou le théâtre – d’un Prévert, du Groupe Octobre… Ado, écoutais toute « chanson à texte » qui me tombait sous l’oreille (Juliette Gréco, Marianne Oswald, Vian, Brel, Brassens, Béranger, Renaud, Dimey, Beaucarne, Devos, Lapointe, Bashung, Thiéfaine…) Ecoutais parfois en boucle les Exercices de style de Raymond Queneau.

Dès 1984 : Cinq ans dans le Théâtre-Action (en tant que dialoguiste, sur base d’enquêtes)
Puis cabarets de toutes sortes : cabaret commando, théâtre-poème, etc. (crée l’asbl La Griffe puis, à L’Aquilone, le projet Tutoyer la langue française…)

En l’an 2000, pour 2 ans : Le Big Band de Littératures féroces, avec ou sans dents (avec, notamment, Christian Duray, Daniel Hélin, Vincent Tholomé, Laurence Vielle, Frédéric Saenen et Mathieu Ha)

Ai, depuis toujours, cherché la corporalité dans la poésie, dans la mienne propre, ou celle des autres. L’ai trouvée, par exemple, étonnamment peut-être, dans la poésie de Jacques Izoard ou de Michaux, qui m’ont beaucoup marqué.

Amitié avec Frédérique Soumagne, et son écriture aux rythmes de jazz et d’ancien français mêlés. Ou encore avec le Bordelais borderline et très électro Thomas Déjeammes. Ou avec le romancier liégeois passionné de théâtre et de cabaret : Luc Baba.

Rencontre marquante avec Charles Pennequin.

Petits voyages réguliers dans le travail de Laurence Vielle, Tholomé, Verheggen, Pennequin, Prigent, Heidsieck, Chopin…

Dans d’autres formes d’oralité aussi, comme l’écriture de Franz Bartelt.

Et la rencontre du slam, en 2004 à Paris. Et la rencontre magique avec son créateur, Marc Kelly Smith, quelques années plus tard.

• Lire, dire, performer tes propres textes en public : Pour toi, ce serait plutôt une affaire en solo ou une aventure collective ? Si tu coopères régulièrement avec d’autres, qui sont ces autres ? De quels domaines artistiques sont-ils issus ? Que t’apportent et qu’apportent, en général, ces coopérations (transdisciplinaires ou non) ?

Le slam donne un spectacle collectif issu de la somme de performances individuelles.

Dans le Big Band de Littératures féroces, c’était pareil. On construisait le spectacle rapidement à bâtons rompus quelques heures avant l’entrée sur scène (« Qui entame le spectacle ? » « Quel est la fin de ton texte ? » « Moi, j’ai quelque chose qui rebondit »… comme dans un bigband… de jazz !) C’était aussi une somme de textes/performances vocales

J’aime improviser à plusieurs poètes (avec Luc Baba par exemple), aime accompagner le texte d’un autre de manière sonore, rythmique. Par contre, déteste la construction théâtrale autour de la poésie. La part d’improvisation (ou de possibilité d’impro, de dérive) doit rester primordiale, est vitale.
L’interdisciplinarité est indissociable de mon travail, surtout avec la musique. Il y a alors un préalable sine qua non : l’affinité, la complicité forte dans la sensibilité, le rythme, le chant (par exemple avec Line Adam, qui a composé mon Cd à paraître Les Monosyllabines ou en spectacle avec Abdelhak Tikerouine (joueur de oud = luth arabe).

Meilleur souvenir en poésie sonore : d’un o d’entre mille dit avec une bande-son sous forme d’un crescendo de chants/cris d’oiseaux jusqu’à la cacophonie (gallinacés, mouettes, corbeaux, passereaux, aras…) masquant le texte du poète. Là, j’étais en interdisciplinarité mais… seul ! (j’avais composé moi-même la bande-son)

• Y a-t-il, pour toi, des différences entre un acteur lisant, disant, performant les textes d’un auteur et un auteur lisant, disant, performant ses propres textes ? Autrement dit : l’auteur lisant, disant, performant ses propres textes est-il un peu acteur ? Autrement dit : joues-tu tes textes ? Si non, que se passe-t-il alors ?

La déclamation n’a rien à voir avec la performance.
L’auteur qui dit ses textes, peut déclamer. Ce n’est alors pas une performance, c’est une lecture ou un acte de déclamation.
L’auteur fait une performance poétique lorsqu’une part importante est laissée à l’improvisation (qui modifie ou non le texte) ou à la possibilité d’improvisation ou de dérive.
Le déclamateur (ou le déclamant) travaille au préalable son interprétation. Il cherche le sens du texte, l’écho que celui-ci provoque en lui, les émotions qui émergent… Il tente ensuite, dans la déclamation du texte, de partager avec le public tout ce qui a été étudié, ressenti, puis fixé pour l’interprétation.
Le performeur ne déclame pas, il crée du son et/ou du sens et/ou de l’interrogation et/ou de l’émotion sur place, en général sur base d’un texte ou sur base d’une succession de mots existants ou non.

A noter qu’une performance poétique ou un poème déclamé aura toujours plus d’impact lorsqu’on peut se passer du copion, qu’on connaît le texte par cœur. Le problème est alors celui-ci : pendant que mémoriser un texte fait partie du travail d’un déclamateur, l’auteur, lui, s’il mémorise chacun de ses textes destinés à la scène, aura vite cette impression de perdre du temps d’écriture. C’est du moins mon cas.

A noter aussi, pour info, que, en France, il n’existe pas, comme en Belgique, cette distinction entre cours de déclamation et art dramatique (théâtre).
En Belgique on apprend la déclamation, comment dire un texte sans le « quatrième mur », sans interpréter de personnage. En déclamation, on est soi-même lorsqu’on lit un texte, on n’est pas un acteur !

• Quand tu écris, penses-tu déjà à la performance ? Écris-tu en fonction d’elle ? Ou conçois-tu plutôt les choses de façon chronologique, d’abord l’écriture et ensuite porter le texte « en scène » ? Autrement dit : Y a-t-il une écriture spécifique à la lecture performance ? Si oui, à quoi est-elle attentive, quelles « autres dimensions » cherche-t-elle à intégrer qu’une écriture « livresque » laisse, généralement, de côté ?

Je n’écris pas de la même manière pour le livre ou pour la scène. Ni même pour le slam ou pour la scène sonore.
Pour le livre, soit je chercherai à créer des espaces de trouble, de vague, voire de vide, où le lecteur peut faire son chemin (ses chemins s’il y revient) Au slam, je pense à un impact direct sur le public (to slam veut dire claquer en anglais). Je dois être audible, faire passer quelque chose dès la première lecture.
En poésie sonore je pense moins au public, je suis davantage dans l’expérimentation, je cherche surtout à créer de l’étrange, navigue dans des zones troubles entre le sens, la chair et le chant…

• Dans l’état actuel de la « scène » de lecture/performance, y a-t-il quelque chose que tu déplores ?

Parfois, le texte disparaît complètement dans la perf sonore ; je pense qu’il faut conserver le lien, même infime. Poésie c’est utiliser le langage, les mots et leur son dans des fonctions nouvelles ou étranges, peu usitées…
Il y a parfois aussi une complaisance dans le spectaculaire, en grande compromission avec nos sociétés de consommation.

Dans le slam, je l’ai dit plus haut, le rapport de séduction qu’on y trouve parfois face au public, surtout en tournoi-qui-se-prend-au-sérieux, appauvrit la diversité des performances, l’audace des poètes.

• A contrario, pourrais-tu présenter brièvement l’une ou l’autre expérience, l’un ou l’autre auteur/performeur qui te semblent particulièrement intéressants ? En quoi, d’ailleurs, ces expériences et auteurs/performeurs sont-ils intéressants ?

Une expérience qui m’a beaucoup marqué…
Périgueux, Festival Expoésie (2006 je crois).
Henri Chopin raconte que lors d’une opération à cœur ouvert (n’étant pas en anesthésie totale, il était conscient), il se rend compte que l’intérieur du corps est extrêmement bruyant. De retour chez lui, il prépare une expérience. Il avale un micro et, pendant qu’il vaque à ses occupations, le micro enregistre le boucan de son système digestif. Un montage est fait ensuite. Et c’est cette bande-son qu’il enclenche alors au festival. On entend l’enchaînement des borborygmes et lui se met à improviser le poème à partir d’eux. « Tout est poésie », l’intitulé du festival cette année-là.
Encore une fois, je pense que ce qui m’a marqué dans cette perf, c’est qu’elle était née dans notre animalité oubliée (ou niée), née de la chair, de lieux a priori inesthétiques, odorants, cacophoniques, mais universels, appartenant à tous. A partir de ça, Chopin créait un univers poétique fait de sons et de mots tout en gardant un lien évident avec le corps.

Autre expérience : Jacques Demierre au Festival slam de Lausanne, et le mot POUMON ; expérience relatée dans Zone slam Vol. 1 (L’arbre à paroles, 2011).
Là on était aux confins de la poésie. Le mot est toujours là, mais c’est la bouche, la voix, la respiration qui domine. Ça m’a questionné profondément.

Les 24h slam de liège (dont j’ai organisé 3 éditions déjà), cette scène ininterrompue de poésie pendant 24h ! Et la magie des perfs au bout de la nuit, quand les poètes sont ivres de fatigue…
Parce que la fatigue permet des recréations plus intuitives du poème ! Idem dans l’écoute, la perception des performances. Et puis, ce genre d’événement montre que poésie et fête peuvent réellement cohabiter !

Des mille et des mille autres perfs, notamment celles de Laurence Vielle et l’écho qu’elle fait superbement aux gens oubliés (leur parole, l’expression de leur vie, leur rythme, le chuchotement de l’ombre qu’on n’entend pas beaucoup dans le brouhaha du show permanent !)

Des lieux, « réels » ou « virtuels », où on peut voir, entendre, de la lecture performance ?

Toutes les scènes slam du monde, où, par définition, on peut à la fois voir, entendre de la lecture performance, mais aussi en proposer.

Internet, via les YouTube ou Dailymotion…
Il y a aussi du slam virtuel, en ligne sur Arte, par exemple, ou dans le tournoi Slam sans Frontières organisé par Zebiam.

Des Cd aussi (ça n’existe plus pour longtemps !), comme chez Al Dante ou P.O.L., ou la revue Boxon. Comme encore ce CD anthologique Aux âmes citoyens, paru récemment chez Home records par le Collectif du Lion, ou le mââââââgnifique CD à paraître Les Monosyllabines de je ! Ou des productions chez l’auteur, comme ce superbe Trompette du suisse Abstral Compost.

La mouvance Maelström RéEvolution, avec la Troupe poétique nomade.

Des kyrielles de lieux/festivals, peut-être davantage dans le sud de la France où le courant de la poésie sonore est très développé.

Dans le sud-ouest, il y a par exemple le festival Expoésie de Périgueux ou le festival Poésie dans les Chais, dans le Jurançon, près de Pau !
Un festival très vif et d’une grande ouverture, "aéré", début juillet, à Cordes-sur-Ciel, Festival de poésie actuelle, organisé par les Editions Raphaël de Surtis.
Le festival de poésie méditerranéenne à Lodève aussi. Celui de Sète. Ou celui de Saint-Martory, organisé par Dick Annegarn.
Sans oublier la magnifique Cave Poésie, au cœur de Toulouse, tenue, entre autres, par Serge Pey.
A Bordeaux, la librairie/éditeur N’a Qu’un œil organise bien des soirées de lectures-performances.

En Bretagne (pays attaché aux traditions orales), au pays de Quimperlé, un très beau festival : le Festival de la Parole poétique…

Etc, etc.


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